Le triangle dramatique

Le triangle dramatique

lun 27.04.2020
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Publié le 27 avril 2020

Lorsque nous vivons seul, le confinement peut être pour certains l’occasion de se recentrer sur soi-même. Mais en vivant à plusieurs, il est également possible que ce huit-clos permanent mette en exergue des conflits latents qui peuvent pousser chacun de nous dans ses retranchements. Quand les conflits deviennent trop récurrents, ils peuvent être le symptôme d’un dysfonctionnement relationnel en 3 temps dans quel nous pouvons tous rentrer sans nous en rendre compte. Quand les relations tournent au cauchemar, comment sortir du triangle dramatique?

Tout d’abord, de quoi parlons nous? Il s'agit du triangle de Karpman, également appelé le triangle dramatique, qui est un schéma relationnel de manipulation de la communication et met en jeu 3 acteurs:

Bien que chaque personne occupe généralement son rôle de prédilection, ces rôles sont interchangeables et une même personne peut donc alterner les 3 rôles successivement. Par exemple, le bourreau rabaisse la victime lors d’une dispute, puis cette dernière prend soudain le dessus et devient dès lors elle-même le bourreau et l’autre la victime. Ce type de revirement peut continuer sans fin. Après la dispute, il se peut que le bourreau culpabilise et change de rôle pour venir en aide à la victime. Il devient désormais son sauveur.

Ce schéma relationnel n'est pas exclusif à 2 individus et peut également impliquer un nombre plus important de personnes.

Le triangle dramatique est un schéma contre-productif de co-dépendance. C’est une figure d’analyse transactionnelle proposée par Stephen Karpman en 1968. L’analyse des protagonistes qui va suivre découle de mes hypothèses issues de mon expérience et de mes observations en tant que thérapeute et soignante.

Le triangle de Karpman ne s’applique pas aux situations d’urgence ou lors de situations ponctuelles. Cette analyse pointe un type de dysfonctionnement récurent et répétitif, le plus souvent inconscient où il devient difficile pour les protagonistes d’en sortir sans une prise de conscience et une remise en question.

La victime

Elle cherche un sauveur pour l’aider car elle n’a pas pu développer de ressources personnelles (confiance en soi, assurance, affirmation, etc) pour s’en sortir. Elle aura tendance à rejeter toute la responsabilité de sa situation sur le bourreau. Cette réaction l’empêchera de moduler son comportement afin de pouvoir sortir du triangle, car si le problème vient uniquement de l’autre, quelle raison aurait-elle de changer ?

En niant sa part de responsabilité dans cette situation inconfortable, elle nie également son pouvoir sur cette situation et développe une forme de passivité. La victime va attendre que les ressources lui viennent de l’extérieur et pourra donc devenir dépendante du ou des sauveurs.

Il est possible, dans certaines situations, que ses peurs la tétanise et qu’elle préfère remettre son pouvoir personnel entre les mains du bourreau plutôt que de devoir prendre par elle-même des décisions difficiles, tant elle manque de confiance en elle. Elle pourra alors par la suite, critiquer les décisions que le bourreau prendra pour elle car celles-ci ne la rendront pas heureuse. Cette réaction serait une manière pour elle de reprendre du pouvoir sur l’autre en le jugeant et en le dévalorisant. En agissant de la sorte, elle basculera alors dans le rôle du bourreau en ayant peu de risques de pouvoir être critiquée en retour
concernant sa propre gestion car son pouvoir décisionnel est restreint.

Le regard du sauveur confortera son point de vue et lui donnera l’attention dont elle a besoin car ce dernier cherchera à la défendre et à prendre en charge sa situation. Néanmoins, la victime mettra souvent en échec les propositions du sauveur afin de continuer à bénéficier d’une attention et d’une énergie extérieur qu’elle n’arrive pas à se donner par elle-même.

Il se peut qu'il existe également chez la victime une forme d’ambivalence qui pourrait entrainer des résistances inconscientes au changement de sa situation: une part d’elle aurait envie d’être libérée de l’emprise du bourreau et une autre part d’elle pourrait avoir peur de retrouver son autonomie, son pouvoir décisionnel, de faire les mauvais choix et de ne pas réussir a vivre seule.

Le bourreau

Il a besoin d’avoir du pouvoir sur les autres et cherche à les contrôler dans son propre intérêt. Cela peut être la résultante d’une peur d’abandon. Il aura alors tendance à rabaisser la victime afin qu’elle perde confiance en elle et ainsi, induire une dépendance afin que la victime ne le quitte pas (fonctionnement similaire aux pervers narcissiques).

Ce mécanisme crée chez le bourreau la construction d’un « faux soi » et un besoin de d’obtenir la validation de ses actions par autrui. Il aura donc peur de perdre « la face », c’est à dire d’altérer la façade sur laquelle il a crée une fausse image de lui-même vis à vis des autres. Son insécurité inconsciente provoque un besoin qu’on lui dise qu’il a raison. Il supportera alors très peu la contradiction.

Il désire également que les autres se conforment à ses idées ou à ses besoins afin de valider cette image déformée de lui-même. En mentant ainsi sur sa vraie identité, il se ment avant tout à lui-même. L’image qu’il veut avoir de lui-même ne peut pas avoir de faille, il rejette donc l’entière responsabilité des problématique sur la victime. S’il ne se sent pas sûr de lui, c’est que forcément l’autre personne lui fait se sentir en insécurité. Il préférera donc s’en prendre à elle au lieu d’accepter sa propre vulnérabilité, de formuler avec courage ses peurs et ses besoins, lui permettant ainsi d’exprimer sa vraie personnalité et de se renforcer intérieurement.

Il développe donc une relation de dépendance avec la victime qui a pour fonction de valider son mensonge intérieur et de lui donner l’illusion de pouvoir et de contrôle. S’il se confronte à une réalité qui lui devient insoutenable, il peut devenir victime à son tour. Ce nouveau rôle lui permettrait de renforcer le déni en se montrant de mauvaise foi et éviter ainsi un travail introspectif qui mettrait en danger sa construction intérieure basée sur des fondations erronées.

Le sauveur

Il cherche à trouver une solution pour que la victime sorte de sa relation toxique en la prenant en charge. Le sauveur veut bien faire mais il risque rapidement de s’épuiser car il récupère la responsabilité de tous. Il remarque que la situation bourreau - victime est engluée dans un schéma malsain. Etant donné que la victime n’a pas développé ses propres ressources pour s’en sortir, il va donc mobiliser toutes ses ressources personnelles pour lui venir en aide.

La victime et le bourreau rejette constamment la responsabilité du dysfonctionnement relationnel sur l’autre. A contrario, le sauveur va être dans l’ « hyper responsabilité » et aura tendance à penser à la place de la victime. En faisant cela, il est possible que le sauveur cherche lui-même à se sauver d’une situation passée, dans laquelle il aurait été victime. Cette situation pourrait être une occasion pour lui de réécrire son histoire en se positionnant, cette fois-ci, face au bourreau. N’étant pas au centre du problème présent, il pourrait apporter des solutions extérieures qui n’aiderait pas à assainir le schéma de codépendance existant entre le bourreau et la victime.

Voyant ses efforts vains, il pourrait s’énerver et devenir à son tour bourreau ou victime. Il perdrait ainsi espoir que la situation puisse s’améliorer malgré toutes ses tentatives, ce qui pourrait raviver pour lui un sentiment d’impuissance passé face à un bourreau.

Le sauveur est tellement investi sur son aide aux autres qu’il va très souvent négliger ses propres besoins, ce qui pourrait à la longue, déboucher sur un burn-out. Ce surinvestissement peut lui apporter un échappatoire vis à vis de ses propres problématiques non réglées tout en lui apportant un rôle valorisant. Il est aussi possible que son manque de confiance en lui perpétue au niveau inconscient une idée fausse sur sa légitimité à vivre, à être aimé et à être reconnu pour qui il est intrinsèquement et qu’il compense ce manque par son utilité.

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Le triangle dramatique est souvent basé sur le fait que chacun rejette la responsabilité de sa propre situation sur l’autre ou, à contrario sur le fait de s’approprier injustement toute la responsabilité d’une situation. L’action de reprendre sa juste part de responsabilité et de redonner à l’autre la sienne de manière lucide, permet d’éviter de retomber dans les mêmes schémas, de mieux se connaitre et de développer ses propres ressources.

Reprendre sa juste part de responsabilité permet également à chacun de retrouver sa juste place et un équilibre nécessaire à toute relation saine (exemples : Un enfant pourrait être dans l’hyper responsabilité en devenant sauveur de l’un de ses parents au lieu d’être protégé par eux ou un des conjoints peut devenir bourreau en infantilisant son ou sa partenaire).

Une antithèse au triangle dramatique appelé « le triangle des gagnants » a été publié en 1990 par Acey Choy comme modèle thérapeutique en se basant sur 3 principes qui sont: L’acceptation de sa vulnérabilité, l’affirmation de ses besoins et la bienveillance.

Un travail thérapeutique approprié permettrait à la personne de développer ses propres ressources intérieures et d’identifier les schémas négatifs afin de s’en libérer durablement et de prendre un nouveau départ en étant aligné avec ses besoins réels.

Ce travail consistera à faire émerger chez le patient, les ressources aidantes pour surmonter la position (victime, bourreau ou sauveur), conscientiser ses mécanismes de dépendances et reprendre sa juste place.